Cela fait plusieurs semaines que je reçois un mail étrange, bien écrit, d’un mystérieux expéditeur qui signe ses courriers par « un admirateur ».

Je ne sais pas vraiment depuis quand tout cela a commencé, car j’ai découvert ce message par hasard, dans mes spams, alors que je faisais le ménage dans ma boite mail.

Il m’était adressé à mon adresse professionnelle. Mais probablement a t-il été détecté comme frauduleux.

Mon attention a été attirée car dans l’objet de ce « spam », il y avait écrit « vous, aujourd’hui, tailleur cuir vert … ».

Certes, je ne savais plus à quand reportait cet aujourd’hui, mais ayant un tailleur vert effectivement en cuir, j’ai sincèrement eu l’impression que ce message m’était tout particulièrement destiné. C’était la première fois que je lisais pareil message.

 

Ce message était si précis sur mon tailleur, mes chaussures, mes bijoux, ma coiffure, ma façon de marcher, j’ai compris combien il n’était pas du tout écrit au hasard, mais m’était parfaitement adressé. En tout cas, il s’agissait bien de moi, et de nulle autre personne. Il ne pouvait y avoir d’erreur.

Le texte était long, délié, perclus de détails, telle une description extrêmement fidèle d’une photo…de moi. C’était la première fois que je lisais pareil écrit, si bien fait, si précis.

Mais qui pouvait être l’auteur d’un tel ovni ? Certes autour de moi, tant de personnes peuvent endosser ce rôle ; mais tous ceux et celles que je pouvais imaginer, ne me semblaient pas coller au profil.

Mes collègues femmes ont coutume de me railler quelques peu de temps en temps, me faisant passer pour la séductrice éternelle, la féminité incarnée et je ne sais quel autre attribut synonyme d’explosif. Non seulement cela me paraît fort usurpé, mais aussi je ne le recherche pas, comme beaucoup de femme, je suis comme je suis, rien de plus. Mes collègues masculins sont toujours très galants avec moi, c’est vrai des plus âgés, que je connais depuis si longtemps, comme des plus jeunes, même des professeurs visiteurs.

Mais ce français si précis et si choisi de ces messages m’invite à exclure de ma liste imaginaire ces derniers. Peut-être à tort. En tout cas, c’est quelqu’un d’assez habile en informatique, car l’adresse de l’émetteur change tout le temps.

C’est donc quelqu’un qui veut garder l’anonymat, qui ne veut sous aucun prétexte être découvert. Que cela changerait-il ? Je ne sais pas. Sauf si l’admirateur ne m’est pas inconnu, et que sa femme ne l’est pas non plus. En effet, cela pourrait être une bonne raison.

 

Je ne pourrais dire si ces messages sont écrits suivant une logique quelconque. Est-ce que ce mystérieux auteur rédige son message à date fixe je ne sais pas, et je me refuse à m’en préoccuper.

Mais j’ai l’impression de recevoir un à deux messages par semaine. Je me suis surprise d’abord à les lire, tous, consciencieusement, probablement par coquetterie, car il n’est pas désagréable de recevoir de tels messages si bien écrits, si détaillés, foisonnants de tournures, de vocabulaire et d’émotion.

Car si j’ai pu soupçonné une blague ou un fantaisiste lors des premiers messages, j’ai dû me résoudre à réviser la qualité de ce mystérieux admirateur, pour véritable poète aux qualités littéraires rares. Il y a, certes, dans ces messages, des soupçons de déjà lu, des formes empruntées à quelques textes du 19ème siècle, mais qu’importe, c’est tellement bien fait.

En revanche, ce qui n’était pas du tout calqué, c’est la fidèle description de mes tenues dans les moindres détails. Nul doute il s’agissait bien de moi. Si le premier message avait pu être un incroyable hasard, le second prouvait sans erreur possible qu’il m’était bien adressé.

Les semaines passaient, je prenais un certain plaisir à lire ces messages, comme on peut se regarder dans un miroir avec quelques heures de décalages avec un œil immensément favorable, le tout interprété sur une musique noble mais douce.

 

Depuis peu, un nouveau type de message est apparu ; encore plus long, plus fourni, s’ajoutant à l’évocation de ma tenue, l’expression d’une espérance de me voir porter certaines choses, certaines couleur ou une matière précisément.

Je ne tins pas compte du premier de ce nouveau genre de message. Je pu alors mesurer la déception de mon mystérieux admirateur dans le message qui s’en suivi. Point de mauvais esprit il n’y avait, non, mais un déception franche, profonde, et qui me paraissait sincère. Je réalisais alors, non sans une certaine satisfaction, combien, à 56 ans, je pouvais susciter encore de telles attentions. Je supposais une forme de passion.

Puis, un matin, j’avoue m’être prêtée au jeu : j’ai donc tenu compte de la demande qui m’étais parvenue de porter des escarpins du même rouge que mes ongles, mes lèvres et mon sac à main.

Le plus ennuyeux c’était le sac à main : je dû tricher un peu en remplissant davantage mon cartable pour me permettre de fermer mon joli sac rouge, forme Kelly, très mignon mais trop petit pour le quotidien de ma journée.

Je m’étais également employée à me coiffer conformément à la description du message. J’eu confirmation rapidement. Manifestement j’avais réussi à totalement subjuguer mon admirateur, qui ne tari pas d’éloge.

 

Je réalisai rapidement que cela n’avait pas calmé mon inconnu lorsque vint ce dernier message me demandant expressément de porter une jupe plissée noire avec une description très précise concernant le boutonnage, assortie d’un chemisier de satin vert anglais, et…sans soutien gorge. Outre le florilège de détails portant sur la couleur de mes bas et de mes escarpins, de mon manteau, je restais interdite, relisant plusieurs fois chacun des mots de ce message, Était-ce une sorte de chance pour lui, ou, savait-il que j’avais tout cela dans ma garde robe ?

J’ai reçu ce message vendredi dernier exigeant que je porte tout cela aujourd’hui, le jour de mon retour après cette période de congés de fin d’année.

Pourquoi, je ne saurai vraiment le dire, le formuler clairement, j’avais certainement tort, mais aujourd’hui, je me suis habillée exactement comme cet inconnu me l’a demandé. Après tout, était-ce un inconnu ? Une inconnue ? Plusieurs ?

J’ai l’impression que je ne le saurai jamais.